On m'a souvent demandé pourquoi je m'étais converti à l'islam.
Les musulmans l'ont fait avec un empressement curieux souvent mêlé d'orgueil
communautaire. Des non-musulmans l'ont fait également, qu'ils soient athés ou chrétiens, avec un sentiment d'horreur et d'incompréhension donnant l'idée du profond mépris dans lequel ils tiennent
cette religion. Mais finalement, au bout de ces sept années dans l'islam, ceux qui m'ont demandé de leur faire vraiment comprendre ma foi individuelle doivent se compter sur les doigts d'une
main.
Il m'a toujours fallu évoquer le sujet des préceptes pour qu'ils soient mis sur la table, perdus entre le porc
et le voile.
Les musulmans voient dans ma foi le signe d'un retour lent de l'égarement dans lequel j'étais tenu, encore bien
présent d'après eux dans ma pensée, jugeant ainsi mes croyances personnelles à l'aune de leur étroitesse spirituelle enrégimentée. Les autres y voient surtout un délire puisant sa source
dans une sorte de maladie d'irrationalité superstitieuse et archaïque, due sans doute à ma peur de la mort, de l'avenir ou de l'inconnu en général, mais cette théorie n'explique pas très bien
comment j'en suis arrivé à me définir selon une identité qui, à tous les écouter, n'est pas la mienne, et donc selon eux, contre-nature.
Les musulmans me veulent à leurs côtés mais me repoussent mentalement lorsque je parle de s'émanciper de la
Loi,, les autres me figent dans les clichés télévisuels qui m'associent aux terroristes et aux femmes battues. Mais qui me connait vraiment?
Le seul être vivant de la gente humaine qui semble me comprendre est un juif, chercheur de Dieu converti au
christianisme protestant évangélique, et virtuellement, cette communauté radicalement protestante des Unitariens, fondée sur l'humanité du christ et l'Unicité de Dieu. Des chercheurs, des gens
critiques, qui n'ont pas peur de dépoussiérer les Ecritures pour y retrouver l'Eau Vive d'une parole qui parle à leurs coeurs, conforme à leur sentiment intime sur la vie en ce
monde.
J'ai fini par saisir qu'au delà de l'élan du coeur réclamant le royaume de Dieu en nous et autour de nous, il y
a le besoin de rebellion, de révolte, de colère contre les institutions religieuses, et un besoin d'assumer pour soi-même l'authentique héritage des prophètes, et qu'importe le fait d'être
ensuite étiquetté "adepte" ou "prosélyte" de telle ou telle communauté.
Ce qui nous rapproche est une quête, même si notre cheminement n'est pas le même, que nous ne venons pas de la
même vallée, que nous n'arpentons pas les mêmes sentiers, que nous ne visons pas les mêmes cimes.
Nous aimons la vérité, et nous la cherchons avec persévérance. Nous échangeons nos points de vue avec la
certitude d'avoir besoin les uns des autres pour qu'existe le cheminement, et que celui-ci a besoin de placer des opposés face à face pour que germe en nous le divin, indicible, ineffable, par
delà la cogitation intellectuelle dualisante -parfois littéralement manichéenne- où se complaisent les religions de l'humanité.
Les confessions sont des écoles de pensée, elles ont besoin les unes des autres pour se dépasser les unes les
autres. Qui pourrait dire qui a raison de Rousseau ou de Voltaire, de Durkheim ou de Weber, de Levi-Strauss ou de Castaneda, de Dali ou de Picasso? Il ne s'agit plus d'avoir raison, mais de poser
un raisonnement, une logique, un vécu, un sentiment, une perception.
Ce besoin d'être compris et reconnu pour soi-même, nous le partageons tous et toutes. Mais lorsque vient s'en
mêler la fureur de l'actualité, la révolte en nous peut traverser des crises, et en appeler à poser des actes, comme la conversion.
Les prophètes s'adressaient aux foules pour avertir des périls et annoncer les voies de salut pour en réchapper
et trouver bonheur et accomplissement. Les rapprochés de Dieu -wali en arabe- leur succèdent. Ils cherchent Sa face, et quand il s'agit de poser des actes, c'est hors des sentiers battus qu'a
lieu leur révolution.
Etroit et resserré est le chemin qui mène au salut, ce qui signifie qu'il est bordé de menaces, de dangers pour
la foi, de risques pour l'être d'abandonner la voie. Mais ceux qui cherchent Dieu sont des aventuriers. Ils oeuvrent pour leur propre rémission, et défrichent ainsi des voies pour ceux qui
marchent sur leurs chemins de vie.
En fin de compte, les périls sont les mêmes pour tous mais nous avons tendance à le négliger, pour ne
considérer que ce qui nous est propre. L'aventurier spirituel, tel le paladin, cherche ce dénominateur commun d'humanité, qui doit dicter ses choix, et fait de lui un homo universalis, un homme
universel.
C'est sur l'universalité de la condition humaine qu'il pose les fondements de sa propre voie vers Dieu, ne
cherchant pas l'auberge la plus proche où s'agglutinent les incrédules, ni les autoroutes les mieux tracées -où s'entassent les dévôts asservis par des instances autoproclamées.
Ce besoin irrépressible de Dieu nous uni, nous, les inspirés. Il nous pousse à lire, à écrire, à prendre la
parole, à partager, à réunir les bonnes volontés, à discerner derrière la patine des postulats dogmatiques, à méditer la sagesse des enseignements recueillis et à louer le Seigneur de tous et de
toutes pour ces innombrables petits secrets de vie qu'Il a mis sur nos pas, jonchés des paroles de nos prédécesseurs, les prophètes.
L'Ecriture est un leg resplendissant, un cadeau merveilleux, un don précieux, un héritage béni qui nous
rattache à d'innombrables existences à travers le temps et l'espace, une cartographie de notre propre nature destinée à nous aider à nous trouver nous-mêmes et nous guérir du mal-être où nous
tombons parfois. Lorsque viennent des temps où les hommes ne comprennent plus, il y a toujours l'un d'entre nous pour prendre la parole, s'armer du verbe créateur.
Il rachète tous les "égarés" du dogmatisme en apportant la fraîcheur nécessaire à la poursuite du cheminement
et à l'allègement des vieilles habitudes, apportant parfois sa propre touche personnelle telle une marque pour signifier qu'ici commence un nouveau chemin. Cet esprit volontaire et courageux,
persévérant et patient, c'est l'Esprit Saint en action à travers les hommes et les femmes.
Poser des actes pour renouveler la doctrine et les oeuvres, c'est être comme "possédé" par sa présence, c'est
être inspiré. Être inspiré, c'est vivre pleinement, jour après jour la découverte de la vérité, en soi et autour de soi.
C'est lutter pour la ramener perpétuellement, en dépassant les cadres étroits dans lesquels nous enferme la
cogitation dualisante, sur le chemin qui demeure à parcourir pour tous ceux et toutes celles qui vivent et perpétuent l'appel de l'Unique.
Alfarange